Mon ami, l’écrivain Claude Delarue, est mort. J’ai trouvé ça sur la Toile.

Le 20 octobre 2011, d’une greffe cardiaque qui a mal tourné, à » Créteil, France ».
Je l’entends de sa belle voix grave, sardonique en tout arrière-plan, une voix d’amateur de musique, d’harmonie, une voix dont la placidité cachait les émotions, rire sans joie de ce « Créteil, France ». Il fallait l’entendre raconter les hospitalisations si nombreuses auxquelles il avait été soumises, ces dernières années où on le « pressait comme une éponge » à cause de ses oedèmes rémanents, pertes d’eau qu’il atténuait en whiskies,  avant qu’une souffrance dans le dos lui fasse perdre parfois son sens de l’humour. Il attendait sa dernière chance, un coeur qui lui serait greffé ! Tout cela lui a inspiré en grande partie son dernier roman, « Le Bel Obèse » dont le personnage est Marlon Brando. Claude Delarue était Suisse, couvert de prix et pourtant pas aussi célèbre qu’il le méritait car le talent est rarement médiatique. Quelques extraits de correspondance :
 » Cara, Tu ne crois pas si bien dire en parlant du grand méchant loup des coeurs en berne. Je viens d’être hospitalisé pendant une petite semaine.[…] Mes jambes et mes pieds avaient doublés de volume et je suis resté une nuit entière accroché à la balustrade du balcon de ma chambre d’hôtel, persuadé que je ne verrai pas le jour. Je l’ai vu, et comme j’étais logé au San Domenico Palace de Taormina (invité, bien sûr…), j’ai regardé les pêcheurs partir dans l’aube sur la baie et je me suis endormi debout. Appelle-moi dès que tu seras rentrée d’Allemagne. Baisers. »
« Elizabetschen, Et dire que je ne bois jamais de vieux Bourgogne, ne mange pas de rognons flambés ni de gibier faisandé – toutes choses que j’adore mais qui ne sont pas dans mes prix. Je suis pauvre et goutteux. Est-ce qu’un homme aussi beau, aussi intelligent, talentueux, perspicace et élégant que moi mérite un tel traitement? Raconte-moi l’Allemagne. Abondants baisers. »
 » A très bientôt j’espère devant une selle de chevreuil ou quelque rognons flambés. Affectueux baisers. »
« Je suppose que tu es en plein boulot mais à vrai dire, j’ai autant de mal à comprendre le rythme de tes activités que en as à saisir mes apparitions et disparitions. D’ailleurs, si M. Perec ne l’avait déjà pris, c’est un titre (La Disparition) que j’aurais volontiers utilisé, et pour quelque chose de plus important que la disparition d’une lettre. »
 » Sur le chemin de Vienne, je me suis arrêté chez mon ami Fahrer A. qui est professeur de physique à l’université de Würtzburg. Je ne connaissais pas cette ville, qui est fort belle (Mathias Grünewald y est né, mais aussi le physicien Werner Heisenberg et… le grand pote de Hitler, Alfred Jodl). J’irai ensuite directement sur Passau pour entrer en Autriche. Cette balade en voiture me convient parfaitement et me délasse, c’est peut-être l’une des dernières. Je couche dans de petits gîtes pas cher et je ne mange pas de saucisses.
N’ayant pas de portable, comme tu le sais, je ne peux pas te laisser de n° de tel. car je ne logerai pas à Vienne même mais à Grinzing, où mon défunt oncle paternel possédait jadis, du temps de sa splendeur, une superbe maison en fer à cheval dans l’Heroika Gasse que sa situation matérielle l’a finalement contraint de louer à l’Ambassadeur de Grande-Bretagne avant de la vendre – maison dans laquelle j’ai passé des moments savoureux et vécu mes premières grandes beuveries, j’étudiais à la Musikhochschule, j’avais 18 ans…
Je m’arrêterai vraisemblablement sur le chemin du retour à Rastenberg, dans cet invraisemblable château en pleine forêt où vivait avec son mari, Dieter de Hohenlohe (garde forestier sur ses propres terres), mon amie Christiane Singer. Je t’appellerai dès que je serai de retour. J’ai mon ordinateur avec moi et la possibilité de me connecter par-ci par-là. Nous irons bientôt à Düsseldorf… »
« Mon âme… tu fais bien de me la rappeler, il ne faut pas que je l’oublie en Suisse. J’ai payé mon téléphone mais ses humeurs dépendent d’une technologie gérée par des escrocs. Si je suis à Paris, je fais une petite manoeuvre et ça remarche; si je ne suis pas là pour faire la petite manoeuvre, tout est foutu. Et je paie. Et personne ne peut rien faire. Donc je vais changer de serveur. Voilà ce que l’on fait de créatif à Paris : on change de serveur. Rien ne vaut le tam-tam, les serveurs devraient être bouillis et mangés. Donc dès le semaine prochaine, tu te trouveras en face de mes corps durs et caverneux. L’ennui, c’est qu’ils sont soit durs, soit caverneux. Il faut savoir les manipuler. Mais tu es une grande fille maintenant, tu connais le latin et le grec et un certain dieu qui s’occupe de ces choses-là. Adresse-lui une prière. »
Européen fervent, il avait vécu en Allemagne, en Angleterre, il avait travaillé en Suisse romande comme illustrateur musical et journaliste – il était aussi musicologue et avait dirigé une collection sur la musique – puis un an au Proche-Orient où il avait oeuvré pour le CIR dans la bande de Gaza. Il revenait de Crête et de Géorgie. Acerbe et si indifférent à la fois, amateur de jolies femmes, pétri de culture et d’humour froid, il me racontait souvent devant un bon Bourgogne, ses observations, ses surprises, ses révoltes tendres. Directeur littéraire chez Flammarion, il était membre du comité de lecture de Denoël et Albin-Michel. De sa vie personnelle il ne parlait jamais, sinon lorsqu’il évoquait avec tendresse une femme et un refuge en Bourgogne.
A chacun de mes passages à Paris, je l’appelais sur son portable et nous allions dîner ou prendre un verre chez lui sur la Butte, rue de l’Armée d’Orient (tout un poème !) ou chez moi qui habitais aux Batignolles. Puis un jour le portable a été débranché. Comme son coeur arrêté en cours de route. Il avait mon âge, nous nous connaissions depuis près d’un quart de siècle ; il y a toujours un peu de nous qui part quand un ami rentre dans l’invisible. Surtout lorsqu’on l’apprend au détour d’une page de l’univers virtuel que certains intitulent Second Life !
Il ressurgit si vivant lorsque je l’écoute au cours d’un de ses derniers enregistrements, celui qu’il m’avait accordé dans la série « Au Plaisir d’insolence »  sur Canal Académie : il était l’un des derniers à pouvoir parler si bien des univers évanouis de la vieille Europe, Trieste et Mitteleuropa, dont nous étions tous deux nostalgiques !

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2 réflexions au sujet de « Mon ami, l’écrivain Claude Delarue, est mort. J’ai trouvé ça sur la Toile. »

  1. J’avais 20 ans, lui un peu plus et cet homme est resté fidèle à notre amitié malgré nos différences pendant 40 ans. Triste de n’avoir pas été en contact avec lui ces dernières années j’ai même déchiré ces lettres mais je n’oublierai pas celle où il décrivait le déces de sa maman, lettre boulversante…..Oui cette voix grave; je la retrouve souvent chez les historiens, les intellectuels à France Culture mais elle était chez lui rassurante tout en étant distante. Grand homme de lettres qui n’a jamais fait vraiment parler de lui mais je crois qu’il avait un caractère très particulier dans ses rapports professionnels car un homme très émotif.
    Je suis ravie de trouver quelques témoignages de femmes qui l’ont aimé; il était aimant cet homme! Le premier livre que j’ai lu:  » Vivre la musique » et puis j’ai aimé  » l’enfant idiot » sur la vie de Baudelaire…..

  2. Chère madame,
    Claude écrivait : « … il me reste peu de temps à vivre, je voudrai qu’un peu de lumière, même un minuscule point lumineux dans l’immensité, éclaire cette fin de vie ». Cet appel lancé dans l’espace-temps, une nuit, je l’ai entendu dans un rêve et lui ai répondu, s’en suivirent les 22 derniers mois de sa vie, dans une sphère bouleversante.
    Il m’appelait Céva.

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